Dossier · Culture vin

Goût de banane, braquage marketing et gueule de bois historique : la vérité inavouable sur le Beaujolais Nouveau

Parce que chaque troisième jeudi de novembre, la France se coupe en deux entre soif de canons au comptoir et snobisme anti-piquette, il est temps de faire tomber les masques. Et si tout ce que vous croyiez savoir sur le Beaujolais Nouveau était faux ? Enquête sans gueule de bois.

Illustration au trait d'un coteau de vignes en coupe, les racines des vieux ceps plongeant dans les strates de roche, un moulin à vent au sommet de la colline
Par Antoine5 min de lecture5 chapitres

Le braquage de 1951

Comment vendre du jus de raisin à la planète entière en 60 jours chrono

Illustration au trait d'une bouteille dont le vin jaillit en tourbillon autour d'un globe terrestre, parmi des fûts, des chronomètres, des rouages, des grappes et des fêtards qui trinquent

Remontons le temps. Nous sommes le 8 septembre 1951. Un arrêté gouvernemental très sérieux interdit formellement la vente des vins de l’année avant le 15 décembre. Tollé général chez les vignerons du Beaujolais ! Leurs cuves débordent de jus friands qui ne demandent qu’à être engloutis.

Deux mois plus tard, le 13 novembre 1951, ils obtiennent une dérogation historique : le concept officiel du « vin primeur » est né.

Ce qui n'était au départ qu'une astuce logistique pour encaisser de la trésorerie avant l’hiver va se transformer en plus grand coup marketing de l'histoire du vin. En quelques décennies, le Beaujolais devient la deuxième région viticole la plus connue au monde, juste derrière Bordeaux. Du Japon aux zincs parisiens, le troisième jeudi de novembre devient une fête quasi païenne : les Sarmentelles de Beaujeu, les marathons déguisés, les tonneaux percés à minuit pile… Un coup de génie commercial absolu.

Le « boulet au pied »

Pourquoi les vignerons ont fini par le maudire

Illustration au trait d'une bouteille de vin rouge enchaînée à un boulet qui heurte un vieux cep aux racines agrippées à un bloc de roche, un moulin à vent au loin dans les vignes

Mais voilà : à force de pousser les volumes et d'inonder les supermarchés de bouteilles à 2,50 €, le conte de fées a viré au cauchemar industriel.

Pour sortir des millions de cols en un temps record sans défaut apparent, certains ont usé (et abusé) de levures sélectionnées en laboratoire (la fameuse souche 71B), responsables de ces arômes artificiels de banane bonbon et de chewing-gum à la fraise. Résultat ? Une étiquette collante de vin acide, sans matière et ultra-chimique.

On a la chance d'être la deuxième région la plus connue au monde. Mais l'image à l'international, ce sont des vins fruités, gouleyants, sans matière, cela sans même parler d'acidité. Et ça, c'est le Beaujolais nouveau. Nous avons tous un boulet au pied.
Mee Godard
vigneronne à Villié-Morgon · La RVF n° 694

À cause de cette gueule de bois collective, le grand public a fini par oublier que le Beaujolais est avant tout un terroir exceptionnel de grands vins de garde. Pire : faire accepter aux amateurs une bouteille de terroir à 20 ou 30 € relève encore parfois du parcours du combattant.

Plot twist

Le Beaujolais a en réalité inventé… le vin nature !

C’est le secret le mieux gardé des puristes parisiens qui sirotent des quilles non filtrées dans les bars branchés : le mouvement mondial du vin nature est né ici, dans les cuves du Beaujolais.

Pour faire un primeur sans attendre des mois d’élevage, on utilise la macération carbonique : on enferme les grappes entières dans une cuve saturée en gaz carbonique, déclenchant une fermentation intracellulaire magique où le raisin fermente de l’intérieur.

Le chimiste

Dès 1935, le génial négociant-œnologue Jules Chauvet s’insurge contre la chimie moderne et théorise la vinification sans soufre ajouté ni levures de synthèse.

Le fan inattendu

Même le Général de Gaulle ne jurait que par le vin de Chauvet, qu’il considérait comme l’incarnation du rouge parfait et dont il buvait un verre quotidiennement !

La bande des quatre

Dès 1978, Marcel Lapierre, épaulé par Jean Foillard, Guy Breton et Jean-Paul Thévenet, popularise ce style "nature" et propulse le gamay pur jus au rang de star internationale.

Spoiler alert

Les vieux Beaujolais mettent la fessée aux grands Bourgognes

Vous pensiez que le gamay mourait après six mois en bouteille ? Erreur fatale.

Lors d'une dégustation à l'aveugle commentée par La RVF, des sommeliers chevronnés se sont extasiés devant un rouge aux arômes de cerise confite, d’épices rares et aux tanins de taffetas, jurant avoir dans leur verre un Premier cru de la Côte de Nuits. Verdict ? C'était un Moulin-à-Vent 1961 des Hospices de Romanèche-Thorins, vieux de plus de 60 ans (La RVF n° 693).

Même constat à l'Auberge de Clochemerle, où un Juliénas 1990 de 34 ans d'âge a tenu tête sans trembler à des assiettes de homard et de canette gastronomique. Les 10 crus du Beaujolais (Morgon, Moulin-à-Vent, Fleurie, Chénas...) reposent sur des granites et des roches bleues qui n'ont absolument rien à envier aux prestigieux voisins bourguignons.

D’ailleurs, tout le monde essaye de copier le concept (même Bob Sinclar !)

Le phénomène est si puissant qu'il a fait des émules partout :

  • Dès 1978, Gaillac lance son propre primeur AOC, seule déclinaison du Sud-Ouest fêtée avec une grande randonnée pédestre.
  • En Provence, le domaine de la Mongestine a même créé un primeur 100 % grenache en macération carbonique baptisé « Bob Carbo »… au point de déclencher un procès improbable avec le célèbre DJ Bob Sinclar pour l'utilisation du nom de leur gamme Bob Singlar !

Le kit de survie pour briller au comptoir le 3ᵉ jeudi de novembre

« C'est de la piquette pleine de produits chimiques »

Faux si vous choisissez un primeur de vigneron indépendant (non soufré, vendanges manuelles entières).

« Ça sent la banane Tagada »

C'était le cas des mauvais levurages industriels des années 90. Aujourd'hui, les vrais primeurs explosent de framboise fraîche, de pivoine et de grenade.

« Un vrai amateur de vin ne boit pas ça »

Les plus grands sommeliers adorent le canon primeur pour ce qu'il est : un vin de soif, de copains et de fête.

Doit-on encore déboucher le Beaujolais Nouveau ?

Mille fois oui ! À condition d’arrêter de lui demander ce qu’il n'est pas.

Le Beaujolais nouveau n'a jamais prétendu être un grand cru classé à oublier 25 ans en cave. Il est le témoin vivant de la fin des vendanges, un vin de joie immédiate, brut et sans manières, à boire frais avec des amis autour d'un saucisson ou d'une terrine. Et pour le reste de l’année ? Foncez explorer les Morgon, Fleurie et Moulin-à-Vent des vignerons artisans : vous découvrirez l'un des plus grands secrets (et des meilleurs rapports qualité-prix) du vignoble mondial.

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